Kilian et moi

Courir, ce n'est pas donné à tout le monde. Je viens d'une famille où les coureurs à pied (et les sportifs en général) étaient considérés comme "sonnés" ou "roillés". Comprenez: marteau, fada, taré. Ceci expliquant peut-être cela, ma famille n'avait absolument rien pour faire du sport, avec une tendance certaine à l'embonpoint, entre autres paramètres de base. Eh oui, il y a ceux qui gagnent à la loterie génétique, comme Kilian Jornet, et il y a les autres, ceux qui héritent du ticket "merci d'avoir joué".

A l'école, l'épreuve d'endurance s'apparentait à une sorte de torture. Il fallait courir le plus vite possible le long d'un circuit donné, en se faisant houspiller par le prof. Rétrospectivement, je constate qu'en fait... je n'ai jamais couru en endurance à l'école. On m'aurait dit qu'il était possible de courir en parfaite aisance respiratoire, j'aurais cru à une blague. Bref, je détestait le sport. J'étais d'ailleurs capable de piquer des sprints spectaculaires  lorsque je décidais, à la dernière minute, de "courber" (sécher) la gym, pour me mettre hors de vue et de portée du prof. En revanche j'adorais les balades en montagne. Mais ça c'est pas du sport, c'est juste être dehors!

Bien des années plus tard, je viens toujours de la même famille qui a la même tendance à l'embonpoint et à ses corollaires, mais je fais sans doute plus de sport que bien des copains d'école qui alors, excellaient à la course. Et le pire, c'est que ce n'est ni par obligation, ni par masochisme. J'ai commencé la course à pied un peu par hasard pour me remettre en jambes en vue d'un match de foot... Et depuis j'ai raccroché les crampons (ce dont personne ne se plaindra) mais continué mes footings.

 

C'est dans la tête


Une à une, j'ai dû surmonter, bien plus que les difficultés physiques, mes barrières mentales. Passer de "jamais je ne courrai 10 km!" à "Suis-je capable de courir 10 km?" S'inscrire à une course, pour voir. Se tester. Franchir la ligne d'arrivée, étonnée et fière, et constater qu'on a survécu... Et même que c'était pas si terrible que ça. Puis, un jour, oser s'aventurer pour LE grand DEFI: tenter un Semi-marathon! Ouh là là le 1er semi-marathon! "Vais-je y arriver?" 21,1 km: la distance me paraissait insurmontable, alors. De même que "courir 10km en moins d'une heure". Non? Arrête? Tu charries!

Depuis, j'ai couru des courses que jamais je n'aurais imaginé faire, sur bitume, sur chemin, hors chemin... Avec des copains, dans la foule, seule... J'ai vécu cet immense bonheur, en appesanteur, d'un premier marathon, puis d'un deuxième puis... Eh oui: j'ai fini par me rendre compte à quel point je me sens bien sur une distance "longue" et à quel point 10 km, c'est juste assez pour me permettre de démarrer! Certes, je suis un diesel, mais j'ai aussi appris comment je peux donner un peu plus de puissance à ce moteur, grâce à un entraînement adapté.

C'est peut-être ça, d'ailleurs, le point commun entre Kilian Jornet et moi: lui avec ses dons extraordinaires, moi avec mes petits handicaps, nous avons tous les deux décidé de faire au mieux avec ce que la nature nous a donné, en nous entraînant avec discipline et détermination. Résultat: lui, ça le propulse vers les sommets... Et moi je finis par atteindre des sommets aussi, mais en mettant nettement plus de temps ;-) (Coucou Sierre-Zinal!). 

Dans ma conquête de l'inutile à moi, la course a été une motivation puissante pour me remettre d'un accident. Mon Graal d'alors était un semi-marathon de montagne que je voulais absolument faire, sans être sûre du tout d'arriver au bout. J'y suis arrivée. Trois ans plus tard, je compte remettre ça "comme une jolie sortie longue", pour le plaisir des paysages magnifiques. La distance et la dénivelée n'ont pas changé, c'est mon état d'esprit qui n'est plus le même.

Connais-toi toi-même


 La course à pied m'a donné une connaissance fine de mon corps, de mes ressentis, mais aussi de mon mental. A un moment donné, à mi-course, quelle que soit la distance, j'en ai marre. Sachant cela, j'attends que cela passe et me reconnecte ensuite au plaisir de courir. J'observe même ce creux avec un certain amusement: "tiens, voilà l'étape 'j'en-ai-marre-c-est-encore-loin-Grand-Schtroumpf', me-dis-je en souriant comme je peux derrière une grimace. 

J'ai aussi découvert que finalement, le plat ce n'est vraiment pas ma tasse de thé et que je préfère nettement quand ça monte et ça descend. Et qu'après un marathon de printemps plat sur route, j'en ai ma claque du bitume et je ne rêve plus que de montagne.

Mes victoires à moi, c'est d'avoir dépassé ces barrières qui m'empêchaient de courir, qui me faisaient croire que le marathon est un sport extrême réservé à des fous; c'est d'aller courir toute seule dans les montagnes, sous le regard blasé d'un bouquetin; oser bouger est devenu pour moi synonyme d'oser vivre. Ma victoire c'est aussi, ayant fait tomber ces frontières-là, de n'avoir pas encore trouvé mes limites. C'est incroyable, un être humain: à la fois si fragile et capable de tant de choses! Alors, Kilian Jornet bat des records, moi pas. Pourtant c'est peut-être à moi qu'échoit la meilleure part, dans l'effort et dans l'émerveillement.


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