Pour en finir avec le dépassement de soi

On dirait qu'ils se sont tous passé le mot, les sites de course à pied, pour parler de "dépasser ses limites" et autres injonctions plus ou moins kitschement illustrées qui te poussent à aller au bout de toi-même, au-delà, plus loin encore, ça y est, fais maintenant un grand pas en avant. Sous-entendu: si tu ne repousses pas tes limites, tu n'es pas un vrai coureur, tu n'es pas une coureuse. Et te voilà, sportive du dimanche, condamnée à l'exploit. Tu étais partie pour un footing tranquille? Que nenni, tu feras un marathon, comme tout le monde. Et tu mettras la photo de ta médaille sur Instagram.

Perso, j'adore le marathon, même si je n'en ferais pas tous les jours. Ces mois de préparation, avec un but en tête; cette impression de m'élancer pour un voyage, vers l'inconnu, à chaque fois avoir l'impression de courir mes premiers 42,195 km... Mais j'ai aussi le droit d'avoir envie d'autre chose.

Un jour, je n’ai plus ressenti le besoin de me prouver que j’étais capable de tout mener de front: boulot, famille, sport, formation, activités bénévoles, re-boulot, re-sport, culture, vie sociale... Oh, cela ne s’est certainement pas fait d’un seul coup. Il y a plusieurs frémissements et sans doute un cheminement intérieur dont je n’étais pas consciente. 

Une étape a par exemple été de me dire que non, ce n'était pas une bonne idée de faire ce grand col à vélo: après avoir testé sur des distances plus courtes et des dénivelées plus modestes, respectant toutes les règles de la progressivité, j'ai bien vu que je n'avais pas la forme requise. À ceux qui, croyant m'encourager, m'ont dit: "mais si, tu peux le faire! Tout ça, c'est dans la tête", j'ai rétorqué que je ne les avais pas attendus pour savoir que j'avais un mental de championne, mais que les jambes, parfois, ça aide aussi. Et les jambes, je ne les avais pas, ni le cardio.

Je fais du sport pour évacuer la pression, pas pour m’en mettre davantage. Lorsque je m'entraîne pour un marathon ou pour un trail long, je suis disciplinée. Mais le reste du temps, je revendique la liberté de “courber” une séance de course à pied pour une balade à vélo, une rando en montagne, une virée en skis de fond ou que sais-je encore. J'ai certes besoin d'objectifs motivants, qui me tirent en avant, m'inspirent ou simplement me font plaisir. Cela peut être l'exploit du siècle (à mon échelle), mais aussi une course plaisir, une destination qui me tente: je revendique de la souplesse et des respirations dans mes choix d'entraînement. 

Oui, il y a des défis à long à terme qui me titillent. Simplement, j’y vais piano et, je l’espère, sano. Et si l'envie ou la santé n'est pas là, je n'y vais pas. Je ne mise pas tout sur ces projets... et c'est peut-être le moyen le plus sûr pour qu'ils finissent bel et bien par se réaliser, comme lorsqu'on cueille un fruit mûr à point. Loin des mantras serinés à longueur de journée sur le dépassement de soi, je revendique les dix droits inaliénables du coureur et de la coureuse:

 Les dix droits inaliénables du coureur/ de la coureuse


1) J'ai le droit de courir pour le plaisir, rien que pour le plaisir
2) J'ai le droit de ne pas courir et de préférer une sieste, faire du vélo, un repas en famille, un bouquin (cocher ce qui convient)
3) J'ai le droit de dire oui ou non à un défi fou
4) J'ai le droit de ne pas suivre les modes ou de les coller au plus près
5) J'ai le droit de n'avoir aucune idée de ma VO2 max et de m'en porter très bien
6) J'ai le droit d'écourter ou de rallonger une sortie selon ma forme ou mon humeur
7) J'ai le droit de ne pas porter de dossard... ou de les collectionner
8) J'ai le droit d'être considéré(e) avec bienveillance dans la communauté des coureurs, même si mes habitudes sont différentes de l'usage ou de ce qui est communément admis
9) J'ai le droit de renoncer
10) J'ai le droit de m'épanouir dans la course à pied, quels que soient mes objectifs par ailleurs

Et vous, quels droits ajouteriez-vous?

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