Savoir renoncer, mais pas tout à fait: un marathon à la maison

Dans la catégorie "tout va de travers", j'ai fait fort, cet automne. Je devais participer à un marathon à l'étranger, à la mi-octobre, avec les copains du club. Et puis la vie, les virus en ont décidé autrement. La sinusite carabinée du siècle, de celles qui te cloue au lit mais qui t'empêche de dormir tellement ça fait mal. Interdiction de prendre l'avion, pas en état d'aligner deux pas... Il a fallu renoncer à ces vacances dont je me réjouissais tant. Les copains partiront sans moi.

Alors que je ne tiens pas sur mes jambes, je cherche une raison de ne pas me morfondre, autre que la situation dans le monde. Et j'en trouve une: fin octobre, y a le marathon de Lausanne, à domicile. Et si...? Je m'inscris avant même de tenir debout. C'est d'autant plus osé, comme pari, que je reste plus de deux semaines hors service, avec en guise d'entretien de tout petits footings un peu courus, beaucoup marchés, avant de filer sous la douche puis fissa sous la couette. La pleine forme, je vous dis.

Pour la première fois, l'abandon est une option. Au pire je cours le semi en sens inverse (de Lausanne à La Tour-de-Peilz, alors que le parcours officiel part de La Tour-de-Peilz et se termine à Lausanne)  et je prends le train pour rentrer. Au mieux, je franchis la ligne d'arrivée. Bref, je suis tellement peu sûre de mon coup, que je n'en parle qu'à une poignée de proches, histoire de ne pas me mettre la pression. L'envie est là. La forme suivra-t-elle?

A la maison

 Le jour J, il fait un temps splendide et c'est que du bon! Avec une température idéale pour courir. Je dévoile enfin mon projet en postant la photo de mon dossard sur mes réseaux sociaux. Je savoure le confort de la course à domicile. Petit déj à la maison avant de partir tranquillement, à pied, rejoindre le sas de départ. Le nec plus ultra, c'est de faire le pipi d'avant course chez soi et sans avoir à faire la file... Les coureuses me comprendront!

Au départ, nous ne sommes qu'une poignée de femmes (252 inscrites) pour 1152 hommes. C'est un tout petit peloton séparé en deux blocs: rien à voir avec la foule des 10 km et du semi. Je me sens extrêmement touriste, étant là pour le plaisir de courir dans ma belle région, sans souci du chrono mais avec l'énergie du peloton et le confort d'avoir des ravitaillements réguliers. Bon, les ravitaillements, je les avais visualisés plus nombreux. Le soleil tape et je vais souffrir de la soif, mais ça je ne le sens pas encore.

Pour Hélène

C'est parti et j'ai bien l'intention de profiter. Et puis il y a Hélène, la grand-maman d'une amie, décédée dans la nuit de mercredi à jeudi. Son énergie, sa force, son humour et son optimisme ont éclairé ma vie. Alors je veux courir pour elle, et avec elle. D'ailleurs au km 35, quand ça devient vraiment très dur, je serre les poings et gueule "Pour Hélène!" devant les gens médusés. Et je repars de plus belle. Mais nous n'en sommes pas encore là.

Je surveille mon allure, attentive à ne pas me laisser porter par l'euphorie. La bonne surprise, c'est qu'il y a une super ambiance. Nous sortons de Lausanne et des villages avoisinants qui sont devenus sa banlieue. Le ciel est ultrableu, les vignes ont leur splendide couleur dorée de l'automne, avec vue sur les montagnes... C'est encore plus beau que sur la carte postale. Les copains et les copines de mon club nous encouragent sur le parcours et je taille une bavette avec une néomarathonienne super sympa durant plusieurs km: je ne les vois pour ainsi dire pas passer. Vers le km 19, j'ai même l'immense plaisir de voir mon père.

Le frisson de l'abandon

Soudain un point au poumon me coupe le souffle. Je m'arrête, marche un peu... Il est clair que dans ces conditions je n'irai pas au-delà du semi. Je passe le semi et vais tourner au giratoire où le marathon fait demi-tour pour rentrer sur Lausanne, toujours en marchant. Moi, à la première occasion, je vais rejoindre la gare. Je crie même à la néomarathonienne, aperçue alors qu'elle file sur Lausanne à belle allure, que j'abandonne. Et puis, juste pour voir, je trottine un peu et je me rends compte que je n'ai pas mal. Alors je me dis que par un temps pareil, ça vaut la peine de continuer un bout, juste pour la balade au soleil.

Plus tard, beaucoup plus tard, je découvrirai la cause dudit point...  Mon soutien-gorge de course a a appuyé sur les côtes à tel point que ça les a un peu entamées. Rien à voir donc avec une frayeur pulmonaire. Mais cette douleur intense m'a vidée de mon énergie: dans les choses glorieuses que j'aurai faites, il y a celle-ci: taper dans le mur... en marchant et en me tenant les côtes.

Les murs de vigne, façon barbecue

Au retour, il y a beaucoup moins de monde et d'encouragements, un soleil de plomb et... pas assez d'eau. Je paie aussi le prix de mes jours alitée qui m'ont affaiblie plus que je ne le pensais. Mais il y a eu de très beaux instants sur cette route quasi déserte, suspendue entre terre et ciel. De jolis moments de trottinement et d'encouragement avec d'autres coureurs. Et ce spectateur, entraîneur d'un club de la région, qui me conseille aimablement: "éloigne-toi des murs de vigne, sinon tu vas cuire!" Et comment! Dès que je me rapproche du lac, il fait plus frais et ça me rend mes jambes (note pour plus tard: éviter le marathon des Sables!).

Marchant parfois, trottinant de plus en plus et retrouvant la forme, passé le km 30, j'ai revu les supporters de l'aller et quelques autres. On ne dira jamais assez ce que les encouragements peuvent vous donner comme énergie! Plus je me rapproche de l'arrivée et mieux ça va. Au km 41, je regarde a mon temps pour la première fois et vois que c'est encore possible de boucler ce marathon en moins de 5 heures. Alors j'accélère et je tire une tronche digne de la Vengeance de Freddy. Je passe la ligne en grimaçant. Sur le moment, je n'éprouve que le soulagement d'avoir fini.

C'est mon pire temps sur marathon, mais c'est peut-être celui dont je suis le plus fière, car c'était inattendu d'aller jusqu'au bout. Et j'ai eu ma revanche sur les microbes! Dans mon immeuble, je croise une voisine qui, devant ma tête fatiguée, mes vêtements de course tout pleins de sueur et mon poncho en plastique, me demande: "vous avez couru?" J'ai failli répondre que, non, je revenais juste d'un goûter déguisé, mais j'ai simplement dit "oui". Avec une petite voix pleine de fierté. Et pour une fois, j'ai pris l'ascenseur plutôt que les escaliers.

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