Morat-Fribourg, 80 ans et toutes ses dents

Morat-Fribourg ne fait pas ses 80 ans. La plus vieille course populaire de Suisse (notre "marathon" à nous autres Helvètes) a bien pris quelques centaines de mètres de longueur au gré des réaménagements routiers, mais pas la moindre ride. Dimanche 6 octobre 2013, quelque 11'000 participants se sont donc élancés sur près de 17,4 kilomètres de creux et de bosses.

Parce qu'autant qu'une histoire, Morat-Fribourg c'est un parcours. Façon descendre-monter-redescendre-remoooooonter... et que je t'enchaîne tout ça comme une course de montagne sauf que c'est du bitume... N'exagérons rien non plus: le dénivelé reste modeste (470 m. à ma montre), on n'est pas non plus à Zermatt. Sauf que. Dans la grande montée de la Sonnaz, on se croirait sur un col, façon Tour de France. Des encouragements écrits par terre à la craie, une foule de spectateurs massés le long du parcours, qu'on voit de loin, en bas, quand on lève la tête vers les virages. Des sonailles, la sono, des hurlements d'encouragement, des drapeaux... Ne manquent que le caravane et ses distributions de colifichets.

Téméraire, ce Charles

L'Histoire, maintenant: au XVe siècle, le Duc de Bourgogne Charles le Téméraire (allez savoir pourquoi on l'a surnommé comme ça) s'est mis à chercher des noises aux Confédérés. Vous savez, ces solides gaillards aux bras et aux mollets noueux... Bien mal lui en a pris puisqu'il s'est ramassé une retentissante dérouillée à Morat (Murten en allemand) en 1476.

Alors vous pensez, on s'est dépêché d'envoyer un messager pour aller annoncer la victoire confédérée. Et hop, que je te pique un sprint jusqu'à Fribourg avec... un rameau de tilleul (chers commentateurs sportifs: le laurier c'est dans l'histoire de Marathon et l'olivier dans vos imaginations. Chez nous le tilleul pousse mieux). Mais, comme le brave soldat venait quand même de batailler ferme, et qu'il n'avait semble-t-il pas suivi un plan d'entraînement en 3 séances par semaine, ni fait le test d'effort, ni... Bref: notre messager est tombé raide à Fribourg. Tiens, les Confédérés étaient finalement moins résistants que les Grecs, question kilométrage. Quant au tilleul, il se porte bien merci. Le rameau a donné un magnifique arbre en ville de Fribourg!

Histoire? Légende? Sans doute un peu des deux, mais l'essentiel est que ça a donné une bien belle course. Sauf si on aime le plat.

Où sont les femmes

Le point commun avec le marathon ne s'arrête pas là, puisque, à Morat-Fribourg aussi, ces dames ont longtemps été personna non grata (OK je corrige pour les puristes: personnae non gratae) puisqu'elles ont enfin pu être admises... en 1977 après de rocambolesques combats. Une raison de plus pour s'aligner sur cette course quand on est une escargote!

Donc Morat-Fribourg, c'est toute une légende, des légendes... et la grande question qui revient dans les conversations des adeptes de la course à pied, en terres suisses romandes, c'est "Tu fais Morat-Fribourg?"

Cette année, je voulais "faire" Morat-Fribourg. Bon d'accord, faisons. C'était sans compter avec une bronchite. Hors service, la fille. Pourtant, la veille, je réussis à sortir de mon état comateux pour aller au boulot. Le samedi soir, je me sens fatiguée certes, mais avec une énorme envie de courir. Mon objectif? Juste courir, être là. Y aller le nez au vent. Après tout, c'est dimanche!

C'est parti!

D'accord, il faut être un peu déséquilibré pour penser comme ça. En même temps, à condition de garder une allure pas trop intense, c'est pas un effort surhumain pour un corps entraîné, qui a l'habitude de courir. Et moi les atmosphères de course ça me requinque. C'est joyeux, plein d'énergie... et ça m'en donne, de l'énergie. Dimanche à potron-minet, je me réveille avec cette formidable envie de me hâter lentement.

Il n'empêche: les 4 premiers kilomètres, j'ai un peu souffert. Je me suis un peu insultée mentalement. Tout en profitant du paysage... je ne me souvenais pas que c'était beau comme ça! La route qui serpente entre les champs, les fermes, les vaches, la forêt... Peu à peu un sourire se scotche sur mon visage. Et puis la machine (moi) se met en route.

 Les km défilent sans que je m'en rende compte. Je vais mon petit train avec une régularité de métronome... et toujours le sourire. Wroum se laisser aller dans la descente, bing enchaîner dans la montée: hop on raccourcit la foulée, on relance avec les bras... Dingue! Le jour où je suis en forme je pourrai même le faire plus vite.

C'est quand qu'on arrive?

La Sonnaz tant redoutée se pointe à l'horizon. Portée par l'enthousiasme des spectateurs, surprise de doubler les malheureux qui n'en peuvent plus, j'arrive en haut comme une fleur... On dirait que d'avoir fait de la montagne cette année, ça aide. Mais montagne ou pas, cette montée qui serpente est extraordinaire.

Arrive le 15e kilomètre... Panne d'essence. Allez, il reste deux malheureux kilomètres et quelques, me dis-je. Eh ben je les ai rotés, ces deux malheureux kilomètres de rien du tout. La dernière montée a même ressemblé à un chemin de croix. Grand moment de solitude quand au panneau 17 km j'ai cherché en vain l'arche d'arrivée, censée se trouver à 17,1 km. Mon cerveau d'escargote avait zappé les travaux du nouveau pont de la Poya, entraînant une déviation, entraînant... quelques centaines de mètres supplémentaires. Eh ben ça fait une sacrée différence!

L'arrivée, enfin. Il m'a juste manqué ce je-ne-sais-quoi pour finir avec élégance et pas le masque de martyre de la victime à qui on fait ingurgiter de force de la soude caustique. Sauf que: une fois franchie l'arche, je me sens en pleine forme. Une balade de 1h40 et quelques quintes de toux.

Epilogue

Quelques heures plus tard, j'ai failli rater le train que je DEVAIS prendre pour rentrer chez moi. Qu'à cela ne tienne, je pique un sprint jusqu'au quai, m'élance sur le marche-pied... Au coup de sifflet je m'engouffre dans le train, les portes se ferment et on est parti. Et me voici prise d'un accès de toux comme je n'en ai pas eu de la journée, pas même à l'arrivée. Suffocante, cramoisie, m'étouffant sous le regard inquiet des autres passagers... j'en conclus que le pas de course pour attraper le train est autrement plus traumatisant pour l'organisme qu'un aimable footing vallonné.

Commentaires

  1. Bien joli récit!

    Bien écrit et documenté... un petit moment d'histoire pour moi.

    Et bravo pour ta course rondement menée.

    Bibiche

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  2. Comment ça ? 17 km avec une bronchite ? Mais c'est juste limite surréaliste !
    Bon OK, je ne la ramène pas et ma foi, bonne récup en attendant le prochain coup de folie :)

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  3. Merci Bibiche!
    Ha ha Stella, j'ai bien bien pensé que tu ne me raterais pas :-)

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  4. moi je dirai rien...pour une fois
    bravo à toi resumé tres sympa à lire et j'ai bien rigolé egalement

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  5. Super CR Escargote ! Tu écris bien et c'est un plaisir d'avoir lu ton expérience sur ce marathon à la Suisse !
    Bravo à toi malgré ce final à l'arrache :)
    Comdine

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  6. Tu marches aussi aux petits écoliers ou bien??!!
    Jolie récit, avec une note historique qui me plait bien
    Bravo! et maintenant repos!!
    Emm@

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  7. J'adore ton style d'écriture, Escargote, tout en humour et auto-dérision, c'est très agréable !
    Je dois bien avouer que cette course mythique me fait de l'oeil, mais bon, un peu loin pour courir 17km !
    Pas de photos de paysages ? Et d'une Escargote en pleine course ???
    Allez félicitations et à bientôt pour de nouvelles aventures :-)

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  8. J'y étais aussi et je confirme, ton compte-redu... c'est du VRAI !!! Bravo pour ta course et ton talent de rédaction.

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