Courir sur le sable 2 - CR marathon Eilat 2015

J'ai fait un rêve, celui de courir un marathon dans le désert. Et je l'ai réalisé. Mon récit pourrait s'arrêter là. 



Sauf que. J'avoue: ces 42,195 km courus fin novembre m'ont passablement sortie de ma zone de confort: thermiquement, je suis plus adaptée au frais, côté course à pied. Il a fait chaud, plus que d'habitude, selon les organisateurs (à moins qu'ils ne disent cela chaque année?). Pas un nuage, ni un souffle d'air, ni d'ombre... "buvez beaucoup" nous a-t-on dit. Il est vrai que les ravitos en eau ont été nombreux. 

Découvrir en courant/marchant les merveilles de ce coin de Sinaï, même en crevant de chaud, ça n'a pas de prix. C'est magique et unique. Même avec un peu de souffrance dedans: cela m'a permis aussi d'en apprendre davantage sur moi. Allez, je vous raconte.

Y aller


La veille, réveil à 3h du matin, direction Tel Aviv. Tout se passe bien jusqu'à ce qu'à Tel Aviv on finisse par me dire que le vol pour Eilat c'est un autre terminal, faut prendre un bus... J'arrive ventre à terre à la der, fais consciencieusement la queue au check-in et paf, quand c'est mon tour on m'explique qu'il fallait passer le contrôle sécu AVANT! A la sécu on trouve suspect 1) que j'arrive en retard 2) que j'aie un visa pour Charm el Chekh où j'ai fait de la plongée il y a quelques années. Je vous passe les détails, je me décompose façon "si je rate l'avion, je ne pourrai pas retirer mon dossard!" Comme on est au Proche-Orient, on trouve une solution: l'avion partira en retard (suffisait d'y penser).

Arrivée à Eilat, hôtel, dossard, grand bol de riz et... je m'endors et rate le briefing prévu à l'autre bout de cette ville (que je crois) qui est une sorte de vaste shopping center à ciel ouvert, planté entre mer et désert. Tant pis, si j'ai dormi c'est que j'en avais besoin.

Départ sous la pleine lune


Mon 1er réveil ne sonne pas. Heureusement le 2e fait son boulot à 4h40 (3h40 heure suisse). Je n'ai pas faim mais je me force à avaler quelques bouchées et surtout je bois. L'escagote à peau blanche se tartine abondamment d'écran total. Mon hôtel est proche de la ligne de départ. Je pars vers 5h25 dans la nuit. Dehors, la chaleur me surprend. Pas un souffle de vent et il fait un bon 20°C. Plein de tshirts colorés convergent vers la promenade du bord de mer. Il y a peu de marathoniens (env. 300 je crois, dont une cinquantaine de nanas) mais beaucoup de semi marathoniens qui s'élancent 10' après-nous. Le départ a lieu non loin de la frontière jordanienne. 

Hôtels puis palmiers, plage, sable, le tout sous une grosse pleine lune. Les lumières d'Aqaba , de l'autre côté de la frontière et du golfe, scintillent. Ici c'est le fin fond de la Mer Rouge. Les gens se prennent en photos, les flash crépitent. Mon maillot rouge et blanc frappé du drapeau suisse me fait héler par un compatriote qui bosse dans la région. Il me résume le briefing qui était très sommaire: "buvez de l'eau" et un avertissement qui fait bien rire les deux Helvètes que nous sommes: "parfois vous serez seuls et il n'y aura aucun bruit." Certes, sauf celui de notre foulée: c'est le désert et c'est pour ça qu'on est là. Autant le dire tout de suite: les moments où je ne voyais personne devant et n'entendais personne derrière ont été très très rares. J'ai vécu des courses bien plus solitaires en montagne.

Il est 6h00 et c'est parti. L'aube se lève alors que la lune brille encore, c'est splendide. Il règne une ferveur particulière sur ce départ. Un je-ne-sais quoi me rappelle le départ des "touristes" (populaires) à Sierre-Zinal. Peut-être l'humilité? Beaucoup disent être là juste pour le désert et être finisher, ne sachant pas du tout à quoi s'attendre. Perso je vais complètement oublier le chrono.

 

Danger, mines

 

La première partie du parcours est plate, sur une piste hésitant entre goudron et sable très tassé, inégal avec plein de petites ornières, comme si c'était de la boue labourée par des vélos ou des motos puis solidifiée. Je regarde où je mets les pieds. L'ambiance du peloton est cool et les 1ers du Semi nous rattrapent bientôt et dépassent sans faire d'histoire. On longe un moment la frontière jordanienne et les panneaux "mines" assortis de barbelés dissuadent tout pipi sauvage.
Puis soudain les montagnes rosissent et le soleil se lève sans crier gare. Première petite montée. J'hésite à marcher mais  je la passe facilement en courant. En revanche le sol a pris une consistance nouvelle pour moi: une sorte de gros gravier qui ne renvoie aucune énergie. J'ai la sensation de pateauger. Je surnomme ça "le porridge" et surtout je regarde des Israéliens modifier leur trajectoire pour éviter au maximum le porridge, repérant les bouts de chemin plus stables. J'essaie de faire pareil tout en pateaugeant misérablement.



Je m'émerveille du spectacle des t-shirts colorés qui s'étirent devant moi sur le plat puis s'élevant doucement dans les collines. Derrière nous Eilat et la mer, face à nous, le désert. Vers le 5e km, je pressens que ça va être compliqué car je sue déjà à très grosses gouttes. Je sens aussi la fatigue et le manque de sommeil du voyage et du boulot.

 En revanche, je suis contente d'avoir opté pour une ceinture avec mes ravitos solides (même si j'ai oublié mes pâtes de fruits) et 2 gourdes. Je garderai quasi tout du long une bouteille à la main à cause de la chaleur, notamment pour rafraîchir mon buff, mais les ravitos sont suffisamment abondants pour étancher n'importe quelle soif. Certains portent pourtant des sacs de trail bourrés de matos, je suis ravie de ne pas en être. Ce qui me désole, c'est de voir les gens jeter leurs bouteilles et leurs déchets tout au long du parcours. Quant à moi, j'ai droit à "on voit bien que vous êtes suisse" parce que je jette scrupuleusement mes déchets dans les poubelles prévues à cet effet.

Ça commence pour de vrai

 

J'ai de plus en plus chaud. Il n'est que 7h et pourtant j'ai du mal, ayant quitté il y a peu une Suisse bien fraîche. Je puise ma force dans le paysage car nous arrivons dans une espèce de wadi et c'est magnifique. A ma droite, la foule du Semi poursuit son périple. A ma gauche, beaucoup moins nombreux, les marathoniens. On est vers le 10e km, si mes souvenirs sont bons. Pour le marathon, c'est un aller-retour dans une sorte de gorge assez large, un paysage de film. Pierre ocre. Roche offrant des à plats lisses et pourtant des prises, je me dis que ça doit être rigolo d'essayer de grimper là-dessus. Le soleil alterne avec un peu d'ombre, bien plus fraîche, le contraste est saisissant.

Je peine déjà, ce qui m'inquiète. Je cuis. En même temps, je ne suis pas blessée, tout va bien, alors je me contente de ralentir. Au fond de la vallée, un U-turn et un gars dont le boulot est de surveiller le tapis de contrôle. Je fais demi-tour et j'attaque avec délices le faux-plat descendant. Ici je goûte pleinement la tranquilité et la beauté de l'endroit. Quelques marathoniens arrivent encore et je les encouragent comme d'autres m'ont encouragée à la montée. Je dois dire que l'ambiance est fantastique et les marathoniens s'encouragent dans toutes les langues, à part ceux qui ont leur musique vissée sur les oreilles.

As-tu du coeur?


Entre le 17e et le 21e, je marque le pas, c'est dur. Ça monte à nouveau en plein cagnard et je ne parviens pas à calmer mon rythme cardiaque qui s'affole. Je marche d'un bon pas car courir me demande un trop grand effort. Je nage en plein doute puis le déclic vient: si je me sens mal, j'envisage l'abandon sans regret. Si c'est juste que j'ai trop chaud, je continue tant que je suis dans les barrières horaires. Ce pacte avec moi-même m'apaise. Je sais parfaitement où j'en suis et je marche presqu'allègrement dans ce paysage de montagnes et de wadis qui me fascine.

Plus tard, à force, je comprendrai: chaque fois que la chaleur franchit un palier, mon corps commence par refuser: mon pouls accélère comme un dingue et je ressens une intense fatigue (je cours sans pulsemètre, c'est mon corps qui m'envoie le message). Je marche. Au bout d'un moment, je tente un petit trot. Mon corps dit d'accord et je cours jusqu'au prochain ravito ou au prochain palier thermique. Mes jambes, elles, sont toujours ravies de courir.

Aux ravitos, parfois entre deux, on discute. On se salue, on s'encourage. Vers le 18e, je suis contente de manger un bout de banane. Pour l'eau, on nous tend des bouteilles sans bouchon et je verse l'eau fraîche dans ma bouteille qui a un bouchon. Ca me laisse le temps de causer et d'apprendre qu'une telle vient d'Angleterre. Les bénévoles sont aux taquets: "tu perds du temps!" Euh ouais, mais je m'en fous un peu. J'essaie déjà de gérer la chaleur. Ça, ça les fait marrer: "T'es folle! Chez toi il neige!"


 

Buff salvateur


D'abord dubitative sur l'effet annoncé, j'humidifie mon buff avec l'eau qu'il me reste et le passe autour du cou, comme me l'a conseillé Olivier, qui a terminé 10e l'an dernier. Contre toute attente, cette nouvelle couche de tissu me procure un bien-être immédiat: j'ai redécouvert l'art de la compresse rafraîchissante sur la nuque. 

Au 21e, une toute petite brise se lève et ça me fait un bien fou, d'autant plus qu'elle ne dure pas. Je m'asperge la tête. Le chemin redescend. On est toujours dans ce décor de montagne grandiose, offrant des perspectives à tomber dans toutes les nuances de beige, gris, jaune et d'ocre, sous un ciel bleu électrique. Il y a aussi un ou deux brefs passages plus caillouteux qui me conviennent bien. Je joue au chamois. Jusqu'au 24e, j'ai un peu le sentiment de voler (lentement). C'est grisant. Je n'en reviens pas d'être ici. Je sais aussi qu'à moins d'un problème, je serai finisher.

Je savoure aussi le plaisir de courir en liberté dans cet environnement et dans des conditions luxueuses, question eau. C'est franchement un privilège! Il y a quelques années, lors d'un séjour de plongée en Egypte, j'avais été tentée d'aller user mes baskets sur les pistes, mais les locaux m'avaient vite fait comprendre que ce n'était pas une bonne idée.

Camping


Les chemins sont balisés blanc-bleu-blanc et je m'en amuse car en bleu-blanc-bleu chez moi ça indique un itinéraire alpin. Je verrais bien un petit glacier planté là, s'il vous plaît. De glacier point, mais il y a...  un emplacement pour camper, dûment indiqué! Et il y a deux tentes...

Au fur et à mesure que le thermomètre grimpe, je vis plusieurs coups de moins bien. Mais sans avoir de coup de chaleur à proprement parler. D'autres ont des crampes, d'autres encore arrivent en titubant au ravitaillement. Plusieurs fois, on voit passer une ambulance qui cahote. Une autre fois c'est une sorte de moto-neige avec une fille qui a lourdement chuté. Moi j'ai juste... beaucoup trop chaud. A un moment donné, peut-être vers le 27e, j'ai un léger vertige. Je ralentis, humidifie mes tempes et mon front, re-bois, ça va tout de suite mieux. Je repars en marchant sans problème. Chaque fois que c'est vraiment dur, je me ressource en regardant ce paysage unique.

Un gars avec un  t-shirt bleu s'est mis dans mon sillage. Il suit mon allure, ma trajectoire, tout. Il met ses pas où je mets mes pas, ralentit quand je ralentis. Grosso-modo du 22e au 39e, je tracte un rémora. Et là il me dépasse sans me dire un merci, couillon, va! Selon le classement, il vient de Ninji Novgorod. Eh, Poutine, je t'ai vraisemblablement sauvé ton marathon! Il devait avoir trop soif pour articuler un merci...

Autant c'est beau entre le 10e et le 36e, autant sur la fin... ben... faut bien rentrer. Et la chaleur a des répercussions sur mes boyaux. Vers le 39e, je n'en peux plus. Les intestins en compote, je marche et je croise les doigts pour que "ça tienne" jusqu'à l'arrivée. On voit Eilat et ses grands hôtels. 

Un rêve réalisé

 

Je regarde ma montre. Avant le départ je pensais mettre dans les 5h. Ce sera 5h30, vraisemblablement. Ça m'ira très bien, j'achète avec joie! Avec mes tripes qui partent en capilotade et ce soleil de plomb, je choisis d'y aller mémère et je marche. Au 41e, je me remets à trottiner, ça va. Je passe la ligne d'arrivée en 5h28 (ça je ne le saurai que le soir). Il n'y a plus grand monde et c'est tant mieux, après le calme du désert. Un bénévole me passe la médaille autour du cou, un autre me donne le diplôme. J'attrape une pomme, de l'eau. En rentrant à l'hôtel, je marche dans Eilat qui vit sa vie de cité balnéaire, je me sens en décalage.



Après... je m'empiffre des dattes que j'ai soigneusement évitées pendant la course. Hoummous, pain pita, salade de tomates et de concombres: je me régale. L'après-midi, je goûte aux joies du farniente à l'ombre et de la piscine. Le lendemain, une balade matinale m'emmène aux portes du désert. A nouveau.

J'ai eu la chance incroyable de réaliser un rêve, grâce à mon sponsor principal, Mr Escargot. Et je garde ces images, ces sons et ces sensations comme un trésor au fond de moi, avec toute leur part de magie incommunicable. Oui j'ai trouvé mes limites... thermiques. Oui je retournerai dans le désert... marcher. 

Avant de penser à tout autre projet, je savoure et prends soin de refermer ce chapitre. Une pause course à pied fera du bien à mon organisme, même si je me sens en pleine forme, par chance. Je cultive le trésor d'avoir pu vivre cela, d'y avoir cru, d'avoir douté, de m'être adaptée et d'être allée au bout de mon rêve. 



(Crédits photos: la plupart des photos sont de l'organisation, notamment celles du désert et avec les coueurs) 

P.S Et pour celles et ceux qui préfèrent les images qui bougent: https://www.youtube.com/watch?v=j4t7pl2RQ7c

Post scriptum

 Une dizaine de jours plus tard, par l'entremise de google traductions et de ses textes générés avec beaucoup de fantaisie, je parcours un compte-rendu de l'événement sur un blog sportif de là-bas. A ma grande surprise, j'en retiens le qualificatif "marathon de l'extrême" (je n'ai pas eu le sentiment de faire un truc extrême, il faisait juste trop chaud pour moi, mais ce n'était pas non plus la Vallée de la Mort) et le fait que les vainqueurs viennent du monde de l'ultra. 

Peu à peu, je réalise que ce marathon est bien plus qu'un marathon (il m'en faut du temps, quand même). Et, peu à peu, je me dis que je peux être fière de ce que j'ai accompli.

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